Combien de Marguerite ont changé le cours de l’histoire sans que nous le sachions ? Qu’elles soient écrivaines, comme Marguerite Duras ou Marguerite Yourcenar, deux des autrices les plus reconnues du siècle dernier, sportives, scientifiques ou militantes, les Marguerite ont souvent dû se battre pour exister dans des milieux masculins. Certaines sont devenues des icônes, d’autres sont restées dans l’ombre, malgré un impact décisif dans leur domaine. Les Marguerite se sont illustrées dans de nombreux champs — c’est le cas de le dire — et, à leur manière, elles ont toutes contribué à la progression des idéaux d’égalité.
Bien souvent, cela s’est fait au prix de leur notoriété : beaucoup des femmes que nous allons évoquer aujourd’hui sont peu, voire pas, connues du grand public. Pourtant, leur influence sur leurs disciplines respectives est loin d’être négligeable. Cet article n’a pas uniquement pour vocation de présenter les Marguerite les plus célèbres, ayant pour certaines donné leur nom à notre entreprise, mais aussi de (re)mettre la lumière sur des Marguerite tout aussi importantes mais éclipsées par l’histoire. Ensemble, plongeons dans l’histoire de ces Marguerite, célèbres ou oubliées, dont les destins méritent d’être racontés.
Table des matières
- 1 Marguerite Yourcenar, l’immortelle
- 2 Marguerite Duras, un barrage contre l’ordinaire
- 3 Marguerite Durand, la voix des “sans-voix”
- 4 Marguerite Thibert, militante et historienne du féminisme
- 5 Marguerite Broquedis, à jamais la première
- 6 Marguerite Boucicaut, Au Bonheur des Dames (mais pas que)
- 7 Marguerite Canal, la cheffe
- 8 Marguerite Matisse, bien plus qu’une muse
- 9 Marguerite de Savoie, que le monde connaît sans le savoir
- 10 Les Marguerite de fiction
- 11 Quelques mentions honorables
Marguerite Yourcenar, l’immortelle

Depuis 1634, l’Académie Française accueille en son sein les artistes littéraires les plus influents du pays. Voltaire, Victor Hugo, Alexandre Dumas fils (dont nous reparlerons), les plus grands noms de la littérature française y ont siégé. Mais, un problème persistait : elle était intégralement masculine. Ainsi, quand Jean d’Ormesson propose la candidature de Marguerite Yourcenar, souhait qu’elle n’a jamais formulé elle-même, les avis sont partagés. Il explique que “beaucoup ont été très réservés. Et un petit nombre a été franchement hostile, avec, quelquefois, violence”. Finalement élue à 20 voix pour 12 le 6 mars 1980, l’autrice des Mémoires d’Hadrien prononça son discours de réception le 22 janvier 1981, dans lequel elle rendit hommage aux nombreuses femmes qui auraient dû, avant elle, recevoir cet honneur : Mme de Staël, George Sand ou Colette. Elle fut aussi la première femme à entrer de son vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade, en 1982.
Au-delà de son talent littéraire reconnu, Marguerite Yourcenar s’est aussi affirmée comme une figure engagée, portée par un profond militantisme humaniste. Antifasciste, elle lutta contre la ségrégation aux États-Unis, dont elle a obtenu la nationalité en 1947, mais aussi contre la guerre au Vietnam, et participa à de nombreuses manifestations pacifistes, notamment en mémoire de Martin Luther King. Assez réservée par rapport au féminisme traditionnel, elle ne voulait pas que la lutte féministe ait pour but d’être l’égale de l’homme, mais de se libérer des carcans imposés par le genre : “Je suis un être humain avant d’être un sexe. […] Je suis contre le particularisme de pays, de religion, d’espèce. Ne comptez pas sur moi pour faire du particularisme de sexe.”
Marguerite Duras, un barrage contre l’ordinaire

Peu de mots décrivent aussi bien Marguerite Donnadieu, dite Marguerite Duras, qu’extraordinaire. Toute sa vie, l’écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française fut une figure majeure de la scène artistique du XXe siècle. Repoussant constamment les barrières du genre, les codes et les conventions, tout en refusant de s’associer aux courants de pensée comme le Nouveau Roman des années 1960, elle joua un rôle capital dans le renouvellement du genre romanesque. Révélée par des ouvrages à succès comme Un barrage contre le Pacifique en 1950 et Le Ravissement de Lol V. Stein en 1964, la consécration de sa carrière littéraire s’effectue en 1984, année où elle remporte le prix Goncourt pour son roman autofictionnel, L’Amant. Mais Marguerite Duras ne s’arrêta pas au roman, et publia de nombreuses pièces de théâtre, ainsi que plusieurs films originaux ; elle écrivit aussi de nombreux scénarios, comme celui d’Hiroshima mon amour, réalisé en 1959 par Alain Resnais et qui lui valut une nomination aux Oscars pour le meilleur scénario original.
Plus qu’une plume, Marguerite Duras était aussi une voix engagée. Militante en faveur d’une meilleure visibilité des femmes dans la société, notamment dans les milieux littéraires, elle a par exemple signé le Manifeste des 343, pétition en faveur de la légalisation de l’avortement parue en avril 1971. Elle fut également membre de la Résistance avec son mari Robert Antelme. Suite à l’arrestation de ce dernier le 1er juin 1944, il fut déporté à Buchenwald puis Dachau. De cette expérience concentrationnaire, il publia L’espèce humaine en 1947, un des premiers récits autobiographiques traitant du sujet ; Marguerite Duras, quant à elle, publia La Douleur en 1985, recueil autobiographique de nouvelles traitant de l’absence de son mari.
Figure controversée, critiquée pour ses prises de position parfois ambiguës, Marguerite Duras reste un symbole de la littérature française du XXe siècle par sa capacité à constamment redéfinir les limites du roman, en partie grâce à son style très épuré, “qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur”, pour reprendre la formule de Jean-Jacques Rousseau tirée de ses Confessions.
Marguerite Durand, la voix des “sans-voix”

En avril 1896, quand Marguerite Durand est dépêchée par Le Figaro, où elle est journaliste, pour couvrir le Congrès féministe international ayant lieu à Paris, c’est une révélation pour elle. Alors que son journal l’envoyait sur les lieux dans l’objectif de ridiculiser l’événement, elle est frappée par la puissance de leurs discours et la justesse de leurs causes : elle refuse d’écrire son article et démissionne peu de temps après. En décembre 1897, elle fonde La Fronde, premier journal en France (et deuxième dans le monde) à être entièrement administré par des femmes, de la direction à la rédaction, malgré de nombreuses difficultés. En effet, les femmes n’avaient à l’époque pas le droit d’accéder à certains lieux comme l’Assemblée nationale ou la Bourse de Paris. Dès le premier numéro, la ligne éditoriale est claire : La Fronde “réclame l’égalité des droits, le développement sans entraves des facultés de la femme, la responsabilité consciente de ses actes, une place de créature libre dans la société”. Ce journal traitait des luttes féministes, ainsi que des actualités générales, qu’elles soient sociales et politiques mais aussi sportives ou financières, en prenant par exemple ouvertement position en faveur d’Alfred Dreyfus dans la célèbre affaire d’espionnage ayant divisé la France de la fin du XIXe siècle.
Marguerite Durand est une des figures les plus importantes du féminisme français. Elle milita en faveur du droit de vote des femmes, de l’égalité salariale, du droit à la syndicalisation et pour une meilleure reconnaissance des femmes dans la sphère publique en général. D’une personnalité excentrique et décalée, elle adopta en 1910 une jeune lionne, qu’elle baptisa “Tigre” et qu’elle promenait fréquemment dans Paris, suscitant de nombreuses réactions, et qui résume bien son refus du conformisme. Elle prit position pour de nombreuses causes, cofondant par exemple le premier cimetière animalier de France à Asnières en 1899, ou encore en créant le premier club automobile féminin en 1915, dans l’objectif de porter secours aux blessés du front.
À sa mort en 1931, elle légua l’intégralité de ce qu’elle possédait concernant l’histoire des femmes, ce qui aboutit à la création du premier Office de documentation féministe français, aujourd’hui baptisé “Bibliothèque Marguerite Durand”, en hommage à sa contribution historique et son militantisme à toute épreuve.
Marguerite Thibert, militante et historienne du féminisme

Déjeuner offert en 1935 par la Ligue des femmes à l’hôtel Windsor en l’honneur de Marguerite Thibert (troisième depuis la gauche au premier rang).
Contrairement aux figures citées précédemment, Marguerite Thibert et ses travaux ne sont pas autant passés à la postérité. Pourtant, son impact sur la société n’est pas à oublier. À une époque où l’accès des femmes à l’université n’était pas aussi généralisé, Marguerite Thibert obtint son baccalauréat en 1916, puis une licence de philosophie et un doctorat ès-lettres en 1926. La même année, elle publia sa thèse : Le Féminisme dans le socialisme français de 1830 à 1850.
Mais l’engagement féministe de Marguerite Thibert ne s’arrête pas là. Toujours en 1926, elle rejoint le Bureau International du Travail (BIT) à Genève, où elle devient haute fonctionnaire experte chargée de la question du travail des femmes et des enfants. Elle rédige de nombreux ouvrages dans les années 1930, comme sur La réglementation du travail féminin en 1931, interdisant le travail de nuit, une avancée sociale majeure pour l’époque. Elle publie en 1938 un traité sur Le statut légal des travailleuses, et s’occupe également du travail des enfants, et du statut des migrations dans le droit international. En 1965, Marguerite Thibert participe à la fondation du Mouvement démocratique féminin, avec des figures du féminisme comme Gisèle Halimi, un mouvement souhaitant allier socialisme et féminisme, à l’image de sa thèse.
Méconnue du grand public aujourd’hui, les travaux de Marguerite Thibert au BIT ont permis à la régulation concernant l’éducation et le travail des femmes, mais aussi des enfants ou des étrangers, d’avancer positivement. En 2019, dans le cadre du projet 100elles, visant à redonner aux femmes la place qu’elles méritent, une rue de Genève est temporairement rebaptisée “Rue Marguerite Thibert”, contribuant à lui redonner, comme à de nombreuses autres femmes dans sa situation, le statut qui leur était dû dans l’histoire du féminisme et des luttes sociales.
Marguerite Broquedis, à jamais la première

Lorsqu’en 1912, Marguerite Broquedis remporte la médaille d’or en simple dames aux Jeux Olympiques d’été à Stockholm, elle ne devient pas juste la première Française à gagner une médaille en tennis, mais est la première Française à être sacrée championne olympique, toutes disciplines confondues. Lors de cette édition, où elle remporta également la médaille de bronze en double mixte, elle était la seule femme parmi les 112 athlètes de la délégation française. Pourtant, les 111 hommes qui l’accompagnaient n’ont eux réussi qu’à décrocher 14 médailles, dont “seulement” 6 en or. Marguerite Broquedis s’imposait alors déjà comme une figure majeure du sport français, sans distinction de discipline ni de genre.
En 1913 et en 1914, elle remporte le championnat de France, tournoi aujourd’hui plus connu sous le nom de Roland-Garros, face à Jeanne Matthey, qui l’avait battue en finale en 1911, et Suzanne Lenglen, sextuple championne de France, qui a d’ailleurs donné son nom au trophée du simple dames, la Coupe Suzanne-Lenglen. Véritable icône du tennis, cette dernière fut l’une des premières superstars de ce sport : 241 titres au cours de sa carrière, et comptabilisant 98% de victoires à son actif : elle ne fut battue que sept fois entre 1911 et 1928, la dernière personne ayant réussi cet exploit étant Marguerite Broquedis.
Mais Marguerite Broquedis n’était pas qu’une joueuse d’exception. Voix engagée en faveur de la cause des femmes, elle révolutionna les codes du tennis féminin, en décidant de se couper les cheveux, de raccourcir sa jupe et de retirer son corset pour plus de liberté et d’aisance, signifiant son refus de se conformer à des normes établies par des hommes pour des femmes. Dès 1914, elle prend la parole pour dénoncer le manque de considération vis-à-vis du sport féminin dans la société, et souligne le manque de disciplines sportives ouvertes aux femmes. Si aujourd’hui, le sport féminin bénéficie d’une plus grande visibilité en France, c’est en partie grâce aux exploits sportifs de Marguerite Broquedis, mais également grâce à ses prises de position fermes en dehors du court.
Marguerite Boucicaut, Au Bonheur des Dames (mais pas que)

En apparence, rien ne prédisposait Marguerite Boucicaut à devenir la femme d’affaires prospère et charitable qu’elle est devenue. Née dans un petit village de Saône-et-Loire en 1816, elle est gardienne d’oie et ne sait ni lire ni écrire, comme 60% des femmes de la région à l’époque. À l’âge de 12 ans, elle rejoint un oncle à Paris, et devient blanchisseuse. Quelques années plus tard, devenue lettrée, elle a déjà ouvert son premier commerce, un petit restaurant ouvrier, quand elle rencontre Aristide Boucicaut. Ils se marient en 1848, après dix ans de concubinage, car la famille d’Aristide s’opposait à ce mariage du fait de l’origine sociale de Marguerite.
Ensemble, ils reprennent la direction d’un commerce parisien intitulé Au Bon Marché, considéré comme le premier “grand magasin” français, et qui fut la source d’inspiration d’Émile Zola pour son roman Au Bonheur des Dames. Grâce à la vision novatrice de Marguerite Boucicaut, le magasin explose en popularité, et participe à une véritable révolution du commerce moderne, avec des innovations comme le prix fixe, la possibilité d’échanger ses articles, l’usage intensif de la publicité et de la communication, ou encore la vente par correspondance, les soldes… C’est elle qui pose en 1869 la première pierre des travaux de rénovation et d’agrandissement du magasin, travaux supervisés entre autres par Louis-Charles Boileau ou Gustave Eiffel. En 1887, le magasin atteindra une superficie totale de 52 800 m2.
D’une nature philanthrope, Marguerite Boucicaut lutta également en faveur de meilleures conditions de travail pour les gens qu’elle employait. À la mort de son mari en 1877, elle prend la direction du magasin, en devient l’unique propriétaire et met en place de nombreuses œuvres de charité, comme des logements sociaux pour ses employés ou des caisses de prévoyance. Elle proposait une cantine gratuite pour ses salariés, un accès à l’éducation, et fermait systématiquement le magasin le dimanche pour leur offrir un jour de repos, ce qui n’était pas encore imposé par la loi. Elle créa également la fondation Veuves Boucicaut et Compagnie, et finança la construction d’hôpitaux, de maternités, d’écoles et d’autres infrastructures, à Paris et dans sa région natale. Véritable symbole de l’ascension par le travail, Marguerite Boucicaut a su se démarquer par sa vision innovante mais surtout profondément philanthrope, devenant une des premières femmes d’affaires majeures de l’histoire de France. Son impact a longtemps été éclipsé par celui de son mari, mais les travaux d’historiens montrent aujourd’hui que le rôle de Marguerite Boucicaut dans la prospérité du Bon Marché fut au moins aussi important, si ce n’est plus, que celui d’Aristide Boucicaut.
Marguerite Canal, la cheffe

Fille d’une professeure de piano et petite-fille d’un professeur du Conservatoire de Toulouse, Marguerite Canal fut introduite à la musique dès son plus jeune âge. C’est donc naturellement qu’en 1902, à l’âge de onze ans, elle entre au Conservatoire de musique de Paris, où elle obtient entre 1911 et 1915 les premiers prix d’harmonie, d’accompagnement au piano, de contrepoint et de fugue. Elle refuse la carrière de chanteuse qu’on lui propose alors, ce qui était la norme pour les femmes, pour se focaliser sur sa vocation, la composition.
En 1917, alors que la Grande Guerre bat son plein, elle prend la direction de l’orchestre de l’UFPC, l’Union des Femmes Professeurs et Compositeurs de musique, devenant ainsi la première femme à diriger un orchestre en France. Ensemble, ils firent plusieurs représentations à Paris, au profit des blessés de guerre. En 1920, elle devient la deuxième femme à recevoir le Premier Grand Prix de Rome en composition musicale pour son poème dramatique Don Juan, à l’unanimité et avec les félicitations de Camille Saint-Saëns, après Lili Boulanger en 1913. Ce prix, une des plus hautes distinctions musicales, lui offre une grande reconnaissance dans un milieu alors quasiment exclusivement masculin. Elle bénéficie par exemple de l’accès à la célèbre Villa Médicis de Rome, dans laquelle elle séjourna entre 1921 et 1925.
Marguerite Canal, au cours de sa carrière, composa plus de 80 chansons, en plus d’un opéra resté inachevé. Elle a enseigné pendant de nombreuses années au Conservatoire de Paris, et fut décorée Chevalière de l’ordre de la Légion d’honneur en 1939. Aujourd’hui reconnue à sa juste valeur, Marguerite Canal est l’une des grandes musiciennes oubliées du XXe siècle, modèle pour les femmes cheffes d’orchestre et compositrices, alliant prouesses stylistiques et musicales et engagement caritatif.
Marguerite Matisse, bien plus qu’une muse

Fille aînée du célèbre peintre Henri Matisse, Marguerite Matisse fut l’une des sources d’inspirations majeures de son père, qui lui consacra environ une trentaine de portraits au cours de sa vie. Mais au-delà d’un modèle, Marguerite était aussi sa gestionnaire, traductrice, conseillère, ambassadrice et principale confidente, et peignit elle-même plusieurs tableaux qu’elle exposa notamment en 1916. Souvent absent du fait de son travail qui l’absorbe complètement, Matisse n’est que peu présent pour assurer l’éducation de sa fille, ce qui pourrait alors justifier cet investissement sans faille qu’elle vouait à son père. En 1946, elle prit par exemple part à l’élaboration du catalogue raisonné de l’œuvre d’Henri Matisse, contribuant ainsi à la préservation de la mémoire artistique de son père.
Cependant, on ne peut pas résumer la vie de Marguerite Matisse qu’à travers le prisme de son père. Bien plus qu’une muse pour lui, Marguerite a mené ses propres combats, surtout dans la Résistance. Lors de la Seconde Guerre mondiale, elle rejoint le réseau du “Musée de l’homme”, mouvement antifasciste et proche des FTP (Francs Tireurs et Partisans, mouvement résistant du Parti Communiste), aux cotés entre autres de l’ethnologue Germaine Tillion. Elle y prend le pseudonyme de “Jeannette”, mène des opérations d’espionnage, transporte des courriers sensibles et cache des agents en fuite. Dénoncée, elle est arrêtée à Rennes le 13 avril 1944, torturée, internée et déportée vers le camp de Ravensbrück en Allemagne. Elle parvient miraculeusement à s’enfuir lors du trajet, grâce à un raid aérien allié sur la gare de Belfort, durant lequel elle saute du train, et rejoint un réseau de Résistance qui la cache jusqu’à la Libération. Elle retrouve son père en 1945, qui ignorait alors tout de l’engagement résistant de sa fille. Il tente d’immortaliser sa détresse et les séquelles de la torture dans une série de portraits, mais n’y parvient pas : quelque chose s’est brisé, il ne reconnaît plus sa fille, qui peine à se reconnaître elle-même.
Marguerite Matisse est l’une des figures les plus tragiques de la peinture française. Mais les portraits de son père ne doivent pas occulter le courage et la détermination de cette femme s’étant toujours battue pour ses idéaux, quitte à en payer le prix fort. Marguerite Matisse n’est pas juste un modèle pour son père, une source d’inspiration comme une autre, elle est un symbole de la lutte pour la liberté, un modèle pour toutes et tous.
Marguerite de Savoie, que le monde connaît sans le savoir

Relâchons un peu la tension après toutes ces Marguerite aux idéaux si importants. Si je vous demandais quelle fut la contribution de Marguerite de Savoie à la postérité, peu d’entre vous sauraient en donner la réponse. Pourtant, il y a fort à parier que vous ayez déjà entendu parler de ce qui fut, supposément, créé en son honneur.
Reine d’Italie de 1878 à 1900, épouse d’Humbert Ier et nièce de Victor-Emmanuel II, ce n’est pourtant pas dû à un acte politique que l’on connaît Marguerite de Savoie. Lors d’une visite officielle à Naples en juin 1889, le couple royal est intrigué par la renommée d’un restaurateur local, Raffaele Esposito. Ils invitent ce dernier au palais, et lui demandent de préparer des spécialités de pizzas locales. Celui-ci aurait alors confectionné trois pizzas, dont une spécialement en l’honneur de ses hôtes : grâce à ses ingrédients, basilic, mozzarella et sauce tomate, elle était aux couleurs du drapeau de l’Italie. Particulièrement séduite par cette dernière, la reine aurait alors demandé à lui donner son nom : c’est ainsi que serait née la célèbre Margherita, aujourd’hui un pilier de la gastronomie italienne.
Toutefois, certains historiens contestent cette version, qui se rapprocherait plus du mythe que de la réalité. La recette de la Margherita existe depuis la fin du XVIIIe siècle, et on en retrouve des traces dans les livres de cuisine depuis 1830. L’historien napolitain Francesco de Bourcard rappelle lui qu’une “Margherita” existait déjà en 1849, tirant son nom de l’aspect de la mozzarella fondue qui ressemblerait à des pétales de marguerite. Mais, on en conviendra, cette version est nettement moins attrayante que la première, et, bien que moins probable, c’est aujourd’hui la légende urbaine qui a pris le dessus. Historiquement, Raffaele Esposito a bien reçu une lettre officielle de remerciement de la cour, mais la création ex nihilo de son plat en 1889 est, quant à elle, largement discutée.
Néanmoins, Marguerite de Savoie s’est également illustrée dans un autre domaine, l’alpinisme. Discipline ayant émergé au XIXe siècle, elle était, comme souvent dans notre liste, principalement masculine. Le 18 août 1889, année décidément chargée pour la reine, elle devient la première femme à réaliser l’ascension du Mont Rose, deuxième plus haut sommet des Alpes, culminant à 4 634 mètres d’altitude. En plus d’y établir une de ses résidences, le Castel Savoia, elle supervisa la construction d’un refuge dans la montagne, la Cabane Reine-Marguerite, inaugurée en 1893 et se situant à 4 554 mètres, ce qui en fait le plus haut refuge d’Europe, encore aujourd’hui. En plus d’offrir à des millions de personnes à travers le monde un plat délicieux, Marguerite de Savoie a également contribué à rendre l’alpinisme populaire auprès des femmes, à une époque où elles étaient très marginales dans cette discipline.
Les Marguerite de fiction

Certaines Marguerite ont quant à elles trouvé le succès non pas dans notre monde, mais dans un univers de fiction. De Bernardin de Saint-Pierre à William Shakespeare, nombreux furent les auteurs à inclure des Marguerite dans leurs œuvres. Toutefois, à nos yeux, deux personnages sortent du lot.
La première est la Marguerite héroïne des pièces de théâtre Faust I et Faust II, de Johann Wolfgang von Gœthe. Véritables monuments de la culture allemande, les Faust de Gœthe ont été repris d’innombrables fois au cours du temps, par Franz Schubert, Hector Berlioz, Franz Liszt, et même Lili Boulanger, première femme à avoir obtenu le Premier Grand Prix de Rome, qu’elle reçut grâce à sa cantate Faust et Hélène. La pièce est inspirée d’une légende allemande, celle de Johann Georg Faust, un homme sage et respecté ayant vendu son âme au démon Méphistophélès pour retrouver sa jeunesse. Faust, en échange de cette jeunesse, s’engage à lui livrer son âme lorsqu’il mourra. Cependant, il tombe amoureux d’une jeune femme, Marguerite, qu’il séduit, puis abandonne. Pourtant, c’est cette relation qui assurera son salut : à sa mort, les prières de Marguerite empêchent le démon de récupérer l’âme de Faust. La tragédie s’achève sur ce dernier vers, en l’honneur de Marguerite, modèle de rédemption si cher au romantisme allemand : “l’idéal féminin nous élève”.
La deuxième est l’héroïne de La Dame aux camélias, roman d’Alexandre Dumas fils (dont nous avions promis de reparler), un des romans majeurs du XIXe siècle. Inspiré d’une des histoires d’amour de Dumas, l’ouvrage met en scène la courtisane Marguerite Gautier, atteinte de tuberculose, et qui tombe amoureuse d’un bourgeois issu d’une bonne famille, Armand Duval. Cependant, pour ne pas compromettre l’avenir de son fils, le père d’Armand obtient de Marguerite que cette dernière se sépare de son fils : ce dernier, se sentant trahi, n’apprend la vérité qu’après la mort de Marguerite, seule et ruinée. Ce récit est surtout connu pour avoir, lui aussi, donné lieu à de nombreuses adaptations musicales et cinématographiques. Des actrices de renom comme Sarah Bernhardt ou Greta Garbo ont incarné Marguerite sur le grand écran au fil des ans, et le roman est la source d’inspiration du célèbre opéra La Traviata, de Guiseppe Verdi (qui inspira à son tour l’album d’Astérix du même nom).
Quelques mentions honorables
Nous nous sommes jusqu’à présent concentrés sur des femmes, qu’elles soient réelles ou fictives, pour qui Marguerite était le prénom. Or, en théorie, d’autres femmes pourraient entrer dans notre liste, bien qu’elles ne s’appellent pas directement Marguerite. C’est par exemple le cas de toutes les “Daisy”, prénom anglais qui est la traduction littérale de Marguerite. Outre des personnages de fiction bien connus comme Daisy Duck de l’univers du célèbre canard de Disney, ou encore la Princesse Daisy, du côté de Mario Bros et autres jeux Nintendo, certaines Daisy ont eu un grand impact sur leurs disciplines, qu’il fut reconnu ou non.
C’est par exemple le cas de Daisy Dussoix, biologiste moléculaire et microbiologiste suisse. Aux côtés de Werner Arber, elle participe à des recherches sur l’ADN, faisant des découvertes majeures dans ce domaine de la science, qui vaudront à Werner Arber d’être nommé pour le Prix Nobel de médecine en 1978. Werner Arber a finalement obtenu cette récompense, avec deux autres chercheurs, mais la contribution de Daisy Dussoix, pourtant majeure, ne fut jamais mentionnée. Comme bien souvent dans la recherche, les femmes sont éclipsées au profit des hommes avec qui elles partagent leurs travaux, peu importe leur implication dans ces travaux. Daisy Dussoix, bien qu’ayant enseigné dans des universités prestigieuses comme Stanford, Berkeley, ou travaillé à l’Institut Pasteur, n’a ainsi jamais été reconnue pour son apport aux travaux de Werner Arber, alors même qu’elle en était la principale collaboratrice. Elle rejoint ainsi une (trop) longue liste de femmes scientifiques oubliées, à l’image d’Ada Lovelace, ayant inventé le premier programme informatique, pourtant attribué à Charles Babbage, Lise Meitner, pionnière de la fission nucléaire dont le Prix Nobel est revenu à son collaborateur, Otto Hahn, ou encore Hedy Lamarr, mère de technologies comme le Wi-Fi ou le GPS, mais qui ne fut jamais créditée pour sa contribution.
Enfin, pour finir sur les Marguerite n’en étant pas réellement, il est possible de citer “Marguerite de Ponty”. Si ce nom ne vous dit rien, c’est normal, car elle n’existe pas. En effet, il s’agit d’un des nombreux noms de plume de l’écrivain Stéphane Mallarmé. Poète majeur du XIXe siècle avec Charles Baudelaire, Théophile Gautier ou Paul Verlaine, Mallarmé est un des grands noms de la poésie française. Tout comme Baudelaire, il traduisit des poèmes d’Edgar Allan Poe, comme le célèbre Corbeau, qu’il illustra à l’aide du peintre Édouard Manet. Les écrits de Mallarmé sont hautement estimés et reconnus, ont inspiré des symphonies de Claude Debussy, et lui ont permis d’entrer dans la liste des Poètes Maudits de Verlaine, tout en contribuant nettement au renouveau de la poésie du XIXe siècle. Mais il publiait aussi des articles mondains dans La Dernière Mode, journal destiné à un public essentiellement féminin et dont il était le directeur : dans la rubrique intitulée “La Gazette de la Fashion”, il signait ses articles sous le pseudonyme “Marguerite de Ponty”. Passion cachée, exercice de style ou alors nécessité alimentaire, nul ne connaît les raisons qui poussaient Mallarmé à écrire ces articles, mais l’anecdote mérite toutefois d’être mentionnée : il était rare que des hommes prennent un pseudonyme féminin pour écrire.
Bien souvent, ce sont plutôt des femmes qui prenaient des pseudonymes masculins afin d’être publiées, et lues, à l’image de George Sand, nom de plume d’Aurore Dupin, de George Eliot, de son vrai nom Mary Ann Evans, ou même des sœurs Brontë, qui ont longtemps écrit sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell. Ce phénomène d’hier inspire les luttes d’aujourd’hui : le collectif féministe Georgette Sand s’est réapproprié ce symbole afin de militer pour l’égalité femmes-hommes. Leur slogan résume parfaitement leur combat, et l’absurdité de ce double standard de la société : “Faut-il vraiment s’appeler George pour être prise au sérieux ?”. En tout cas, aujourd’hui, on peut l’être en s’appelant Marguerite.
Crédit image : micheile henderson, Unsplash



