Aujourd’hui, quand on pense règles, on pense “intime”, on pense “secret”, on pense parfois “sales” ou “impures” : on pense “tabou”. Les règles sont un phénomène naturel encore extrêmement tabou, au point que, pendant très longtemps, personne ne voulait en parler : la première étude expliquant la cause des douleurs menstruelles ne date que de 2016. Pourtant, l’histoire des règles, et du tabou qui les entoure, est fascinante. Plus qu’une simple construction sociale, ce phénomène est, selon de nombreux anthropologues, à l’origine des sociétés modernes.
Pour réaliser cet article, je me suis principalement appuyé sur les écrits et recherches d’Élise Thiébaut, autrice, journaliste, et résolument féministe. Son livre Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font(1), est un puits sans fond de savoir sur la question de l’histoire des règles, dont je ne peux que vous recommander la lecture. Chez Marguerite & Cie, nous avons plusieurs fois eu l’occasion d’accueillir Élise Thiébaut, et de s’entretenir avec elle sur de nombreux sujets ; j’utiliserai également des extraits de ces entretiens.
Table des matières
Au commencement, un tabou
Dans son ouvrage d’anthropologie Cultes, mythes et religions(2), Salomon Reinach définit le tabou comme “une interdiction”, et explique que “la cause générale des tabous est la crainte du danger”. Ainsi, on pourrait expliquer l’apparition d’un tabou par le fait qu’il représente un danger ; si quelque chose fait peur, on n’en parle pas. En anthropologie, il existe un tabou qui structure les sociétés : l’interdit de l’inceste, de la consanguinité. Ce tabou, Claude Lévi-Strauss le décrit dans Les Structures élémentaires de la parenté(3) comme le point de jonction entre nature et culture. C’est une règle culturelle, crée par les hommes, mais que l’on retrouve pourtant dans toutes les sociétés peu importe le lieu ou l’époque, comme une loi de la nature. Ainsi, les sociétés se seraient fondées sur ce tabou, cette obligation de l’exogamie, condition nécessaire à la survie de l’espèce humaine : sans exogamie, une tribu est vouée à disparaître.
Cependant, pour certains spécialistes, ce tabou ne va pas sans un autre, très similaire : le tabou des menstruations. En effet, les règles sont doublement liées à l’instinct de conservation de l’espèce : elles incarnent à la fois la mort, via le sang qui s’écoule, et la vie, parce qu’elles représentent un renouvellement, et renvoient à la conception. Les règles ont donc toujours eu une dimension symbolique très forte. Si l’on reprend la définition de Reinach, on comprend alors pourquoi, à la préhistoire, les femmes s’isolaient lorsqu’elles avaient leurs règles : par crainte d’un danger, celui des prédateurs attirés par le sang. Afin de préserver la tribu, elles s’isolaient donc ; des anthropologues comme Dean R. Snow ou Chris Knight avancent par ailleurs que les premières peintures pariétales auraient été réalisées par des femmes qui avaient leurs règles. Durant ces périodes de réclusion, elles avaient le temps d’observer le monde, et de le retranscrire sur les parois des cavernes où elles étaient isolées.
Les règles, et plus particulièrement le tabou qui les entoure, pourraient aussi être à l’origine de la division sexuelle du travail que l’on observe depuis la Préhistoire. Dans son ouvrage L’amazone et la cuisinière : Anthropologie de la division sexuelle du travail(4), l’anthropologue de renom Alain Testart pose un constat édifiant : dans quasiment toutes les cultures, les femmes sont écartées des métiers touchant au sang, comme la chasse ou les métiers des armes, mais aussi la chirurgie. Il note aussi que “les matières dures sont presque toujours travaillées par les hommes […] Les matières tendres, molles et flexibles sont plutôt travaillées par les femmes”. Là où certains ont pu avancer l’hypothèse d’une différence physique, expliquant que les femmes ne chassent pas car elles seraient moins fortes ou moins endurantes que les hommes, cette supposition ne tient pas un examen poussé. En effet, certaines méthodes de chasse et de pêche, comme chez les Inuits, ne requièrent presque aucune aptitude physique ; de plus, il arrive parfois aux femmes de chasser, la seule différence avec les hommes réside alors dans leur méthode. Toujours selon Alain Testart, “les armes que n’utilisent pas les femmes sont celles qui font couler le sang”, mais celles-ci emploient par contre des armes comme des filets ou des bâtons. Derrière cette constatation se cache un phénomène bien connu, que nous avons déjà évoqué : l’interdiction de mélanger les sangs. Les femmes ne pouvaient pas chasser car cela signifierait risquer de faire une “confusion des sangs”, mélanger sang jaillissant des proies et sang menstruel. Or, cet interdit de mélanger les sangs, c’est celui qui est à l’origine des sociétés : l’interdit de l’inceste, de la consanguinité. Ainsi, c’est en raison du tabou des règles, en lien avec le tabou de l’inceste, que s’est opérée la division du travail telle que nous la connaissons, plus ou moins, encore aujourd’hui. Par crainte de la “confusion des sangs” du fait de l’interdit de l’inceste, les femmes ne pouvaient pas exercer certains métiers, ce qui posa une des premières pierres de l’opression systémique qu’elles ont vécu, et vivent toujours, à travers l’histoire.
Histoire sociologique du tabou (et quelques digressions)
Cependant, si nous souhaitons entrer plus en détail dans l’histoire du tabou des règles, la définition de Salomon Reinach ne nous suffira pas. Celle-ci exprime bien le lien entre tabou et danger, qui fait qu’on décide de taire ce qui nous effraie, comme le sang, qui renvoie à la mort. Elle permet aussi de faire le lien avec le tabou à l’origine des sociétés, celui de l’inceste, et l’instinct de conservation de l’espèce. Mais, elle n’englobe pas la totalité de la notion de tabou. En effet, le tabou est un interdit, mais qui relève du sacré, que l’on n’ose pas transgresser de peur de répercussions qui nous dépasseraient.
Dans son article « Tabou »(5) de l’Encyclopædia Universalis, l’anthropologue Daniel de Coppet nous apprend que ce terme, d’origine polynésienne, a été introduit dans notre vocabulaire à la suite du voyage de James Cook aux îles Hawaii en 1778. Le mot polynésien, “tapu”, se compose de “ta”, qui signifie marquer, et “pu”, l’intensité : un tabou est, au sens strict, quelque chose de “fortement marqué”. C’est d’ailleurs la même étymologie que “stigmate”, littéralement “marqué au fer rouge”, et donc que “stigmatisation”, mais nous y reviendrons plus tard.
Le tabou représente un danger, mais aussi quelque chose de sacré, de mystérieux, de forte intensité. Dans un entretien que nous avons eu avec Élise Thiébaut, cette dernière nous expliquait qu’en Polynésie, le tabou s’appliquait aux chefs de tribu et aux rois : ils étaient tabous, on ne pouvait ni les toucher ni les regarder dans les yeux, parce qu’ils étaient investis d’une puissance supérieure. Petite parenthèse, si vous avez comme moi déjà joué à Pokémon Soleil et Lune, cela devrait vous rappeler quelque chose. En effet, ces jeux sont directement inspirés de l’archipel d’Hawaii ; dans la version anglaise, les quatre divinités gardiennes des îles sont appelées “Tapu”, et sont vénérées et craintes par les populations, comme les rois tabous. De façon assez intéressante, ils sont en français appelés “Toko”, une référence au “tiki”, sculpture hawaiienne représentant des chefs de clan, et qui symbolise la création, la procréation et la mort, tout comme un autre tabou d’ailleurs sujet de cet article. Le terme “tiki” signifie à la fois “homme”, “dieu” et “homme-dieu”, ce qui vient encore nous rappeler cette dimension sacrée, divine, du tabou et des chefs de tribu.
Il peut également être intéressant de relier le concept du tabou à la définition qu’Émile Durkheim fait de la morale, et de la société. Dans « Détermination du fait moral »(6), il affirme que “toute morale se présente à nous comme un système de règles de conduite”. Mais, c’est vrai pour les autres techniques, comme la navigation ou la menuiserie. Ce qui différencie les lois morales des autres techniques, c’est la relation qu’elles ont entre l’acte et sa conséquence. Pour toute technique, une action engendre une conséquence logique : si je mets ma main dans la cheminée, je vais me brûler – je ne dois donc pas mettre ma main dans la cheminée. C’est une relation “analytique” entre l’acte et son effet, c’est à dire qu’on peut analyser une action pour en déduire la conséquence (le feu ça brûle = je ne dois pas y toucher). Cela s’applique à toutes les règles de conduite, sauf à une : les règles morales.
Pour Durkheim, “il y a entre l’acte [moral] et sa conséquence hétérogénéité complète”, c’est-à-dire qu’on ne peut pas déduire logiquement la conséquence d’une action morale comme on le ferait pour toute autre règle de conduite. Ce qui fait qu’une action est sanctionnée, c’est sa conformité aux lois morales de la société : dans certaines cultures, il est d’usage de roter après un repas pour signifier qu’il était bon, c’est même bien vu, alors que c’est très mal perçu dans d’autres sociétés. Il n’est donc pas possible de deviner si roter à table est une bonne chose à faire ou pas, car selon notre culture, c’est accepté, ou sanctionné. Ainsi, “ce n’est pas la nature intrinsèque de mon acte qui entraîne la sanction”, mais sa conformité aux normes de la société. La relation entre cause et conséquence est “synthétique”, on ne peut pas la déduire logiquement.
Comme nos chefs polynésiens, les règles morales sont à la fois respectées, sacralisées, et craintes, parce qu’elles sont “investies d’une autorité spéciale”. C’est donc exactement le même processus, à la fois de “l’être interdit” et de “l’être aimé”, qui rassemble la morale, les tabous, mais aussi la religion (promis, on en parlera à un moment). Pour Durkheim, la morale est le fondement de la société : c’est envers elle que nous avons des obligations, c’est aussi elle qui nous dicte les conduites à adopter. C’est pour cela que, selon les sociétés, les coutumes diffèrent, et que ce qui est acceptable à un endroit où à une époque ne l’est pas dans d’autres circonstances.
La société est à la fois quelque chose qui est intérieure à nous car nous en faisons partie, et supérieure à nous car elle ne se résume pas juste à la somme de ses individus. En effet, tout comme un organisme n’est pas simplement la somme de organes qui le compose, mais intègre aussi les interactions entre ces organes, il en va de même pour la société. Dans le cadre de la société, les interactions entre ses membres qui la structurent, c’est les actions morales. Ainsi, c’est pour cela que nous aimons respecter les règles morales, parce que nous faisons partie de la société ; et c’est pour cela que nous craignons de les transgresser, parce que la société nous est supérieure, elle possède une dimension sacrée, d’objet aimé et interdit.
Le tabou (qui est une règle de conduite car il nous interdit d’évoquer le sujet auquel il est rattaché), est donc à la fois quelque chose que l’on craint, mais qui a aussi une dimension transcendante, sacrée, d’une puissance qui nous surpasse. Il est, tout comme la morale, aux fondements de la société, et en structure l’organisation : à part l’interdit de l’inceste, qui est universel, différentes cultures peuvent avoir différents tabous. Cette section devait à l’origine contenir une autre digression sur Nietzsche et le lien entre interdit de l’inceste, menstruations et instinct de conservation, l’instinct primaire dominant chez l’homme. Néanmoins, je considère que la partie sur Durkheim est largement assez assommante pour ne pas avoir besoin d’enchaîner avec Nietzsche, tant pour votre bien que pour le mien. Fans inconditionnels du philosophe prussien rassurez-vous, il reviendra bien assez vite.
Un renversement des valeurs au Néolithique
La plupart des premiers cultes et des premières divinités ont pour point commun un symbole, la Lune. Astarté, Ishtar, Inanna et même Artémis, les anciennes déesses étaient fréquemment associées aux attributs lunaires et à la fertilité. Le lien entre ces cultes et les menstruations est alors évident : le cycle menstruel correspond, plus ou moins, au cycle lunaire. C’est d’ailleurs avec la Lune que l’on calculait les grossesses. En plus d’être les premières artistes, les femmes ont probablement été les premières astrologues et mathématiciennes : les plus anciennes tablettes de calcul que l’on ait retrouvé étaient des calendriers lunaires menstruels. Jusqu’au Néolithique, les premières religions, qui ont contribué aux fondations de la société, étaient donc des cultes liés aux règles. C’était un phénomène à la fois craint car il représentait le danger, comme nous l’avons vu précédemment, mais aussi respecté, parce qu’investi d’une puissance sacrée : c’était un phénomène tabou.
Néanmoins, la révolution néolithique, apportant son lot de nouveautés pour notre chère espèce, a décidé de rebattre les cartes concernant la place des femmes dans la société. Il y a environ 12 000 ans, nous avons décidé de nous sédentariser, et de passer d’une alimentation issue de la chasse et de la cueillette à un régime glucidique et céréalier. Ces modifications ont eu de nombreuses conséquences pour l’humain en général, mais surtout pour les femmes. Premièrement, ce changement de régime a causé une augmentation de leur activité œstrogénique, ce qui signifie plus d’ovulation, et une puberté plus précoce. Les femmes ont eu leurs règles plus tôt, et donc eu plus d’enfants, et plus rapidement. Au vu des conditions de vie précaires de l’époque, le taux de mortalité infantile était extrêmement élevé (jusqu’à 70%), ce qui était pour les femmes à la fois une charge immense sur le plan physique et psychologique.
C’est donc dans ce contexte que les cultes des grandes déesses liées aux règles, où la femme était souveraine, ont progressivement été effacés, au profit du système patriarcal que nous connaissons toujours aujourd’hui. C’est pour cela que les experts placent l’apparition de l’oppression systémique des femmes au Néolithique, de même que la division sexuelle du travail, parce que les règles n’ont alors plus été vues comme un symbole de vie, mais avant tout comme un symbole de mort. Elles sont donc devenues taboues, au sens moderne du terme : elles ont perdu leur dimension sacrée, et sont devenues un phénomène honteux, qu’il convient à tout prix de cacher.
L’instauration des religions monothéistes s’est elle aussi faite au prix de l’effacement, de l’invisibilisation des femmes et du sang menstruel. On peut même parler de réappropriation du symbole des règles : dans l’Ancien Testament, Dieu dit à Abraham que, pour célébrer la naissance de son fils, il devra se circoncire, et que chaque homme après lui devra faire la même chose. Cette action, qui consiste à faire couler du sang de l’organe génital masculin, rappelle quand même énormément les menstruations. Pour Élise Thiébaut, cela constitue le “hold-up suprême du sang menstruel”, qui devient maintenant un attribut masculin, et non plus féminin. Pour preuve, jusqu’au Moyen Âge, lorsqu’on demandait aux rabbins si les femmes faisaient partie du peuple élu, étant donné qu’elles n’étaient pas circoncises, ils répondaient “oui, elles ont leurs règles”. Les règles sont d’ailleurs doublement invisibilisées dans la Bible : Sarah, femme d’Abraham ayant donné naissance à Isaac, avait 90 ans lorsque son fils est né, et était donc ménopausée depuis quelques temps, et c’est sans parler de la “Vierge Marie”, dont Saint Thomas d’Aquin affirmait qu’elle n’avait jamais eu ses règles.
Puis, arriva le christianisme. Cette religion ayant abandonné l’idée de la circoncision, il leur fallait un nouveau symbole pour représenter la communion. Ils se sont alors tournés vers l’eucharistie, célébrant le dernier repas de Jésus. Lors de ce repas, il prononça cette phrase, qui symbolise la communion entre chrétiens : “buvez, ceci est mon sang”. Pour Élise Thiébaut, qui en a même fait le titre de son livre, c’est le dernier clou dans le cercueil de la réappropriation des menstruations, qui deviennent un rituel masculin et non plus féminin. Le sang masculin devient sacré, le sang féminin tabou.
Comme nous l’avons dit plus tôt, tabou et stigmate possèdent la même étymologie. Dans la religion chrétienne, les stigmates représentent les plaies sur le corps du Christ lors de sa crucifixion. Par un phénomène, tantôt mystique tantôt psychosomatique selon que l’on y croie ou non, certains croyants particulièrement pieux se sont retrouvés au cours de leur vie avec les mêmes marques sur leur corps, à l’image de saint François d’Assise, premier stigmatisé reconnu par l’Église. Encore une fois, il est possible de faire un lien entre ce symbole du christianisme et de la réappropriation du phénomène des menstruations. Selon Élise Thiébaut, et on ne peut pas réellement lui donner tort,

ces stigmates sont des “plaies qui ressemblent furieusement à une vulve”, au travers desquelles du sang s’écoule, ce même sang qui devient par la suite sacré, entouré d’une aura mystique. On y retrouve là le tabou des règles dans sa conception pré-chrétienne, d’autant plus que ces deux mots, tabou et stigmate, ont la même signification.
Avant le Néolithique et les religions monothéistes, les règles, bien que taboues, étaient entourées d’une forme de sacralité, de mysticité. Mais, à partir de l’avènement de ces religions, elles sont devenues une source d’oppression pour les femmes, de stigmatisation. Genèse 3,16 : “tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi” ; Éphésiens 5,22-24 : “Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme” ; on ne compte plus le nombre de passages de la Bible qui assoient la prétendue supériorité de l’homme sur la femme et qui ont contribué à l’instauration du patriarcat dans la société. Dans toutes les Saintes Écritures, peu importe la religion, la condition féminine est dénigrée, dégradée, surtout lorsqu’elles ont leurs règles. Il est dit dans Lévitique 15,19 que “la femme qui aura un écoulement de sang restera sept jours dans la souillure de ses règles”, et le Coran (sourate II, verset 22) édicte ce commandement : “tenez-vous à l’écart des femmes pendant leurs menstruations, et ne les approchez que quand elles sont purifiées”. C’est à ce moment que les règles ont véritablement commencé à être vues comme impures, sales, et donc taboues.
Lors de la révolution néolithique, les représentations concernant les règles, et les femmes en général, ont commencé à basculer. Le nouveau mode de vie sédentaire a participé à une dégradation des conditions de vie des femmes, qui par conséquent a entraîné une dégradation de la façon dont elles étaient perçues. Toutefois, ce “renversement des valeurs”, pour citer Nietzsche à nouveau, s’est véritablement achevé lors de l’avènement des religions monothéistes, qui ont fini d’établir le système patriarcal comme une norme sociétale. Selon Nietzsche (désolé, je n’ai pas pu m’empêcher d’en parler au final), dans La généalogie de la morale(7), les valeurs occidentales que nous connaissons aujourd’hui sont issues d’une inversion axiologique, et il serait donc nécessaire de les renverser à nouveau. À l’origine de l’existence, il y a l’instinct de conservation, ce qu’il appelle “volonté de puissance”, une pulsion fondamentale qui nous pousse à nous dépasser constamment. C’est cet instinct de survie qui structure les humains et les sociétés, comme l’expliquait Lévi-Strauss (et voilà, j’ai fait mon lien). Toutefois, cette volonté est décriée par le christianisme, qui instaure à la place un système de valeurs austère et “mortifère”, c’est-à-dire allant contre le principe même de la vie, sous prétexte d’une autre vie au Ciel. Pour aller au Paradis, il faut être pieux et se priver de tout ce qui représente la vie à l’origine, comme les plaisirs matériels ou corporels. Loin de moi le désir de faire de Nietzsche un libertin, ou, pire encore, un féministe condamnant la réappropriation par les religions du symbole des règles, il est néanmoins amusant de constater que, dans notre cadre, christianisme rime aussi avec renversement des valeurs, et passage du positif au négatif. Les règles, qui représentaient autrefois la vie, deviennent alors un symbole “mortifère” associées à l’impureté, et qui ont ainsi contribué à la stigmatisation systématique des femmes sous le patriarcat.
Des clichés à la peau dure
Évidemment, qui dit tabou dit méconnu, et dit clichés. De nombreux stéréotypes ont entouré les règles, et continuent de le faire. La plupart prêtent au sang menstruel des propriétés surnaturelles, parfois salvatrices, parfois destructrices. Pour ce qui est de diaboliser les règles, le champion toutes catégories se révèle être Pline l’Ancien, historien romain qui, comme son nom l’indique, vivait “il y a bien longtemps” (et, à en juger par ses propos, on pourrait se demander s’il ne venait pas lui aussi d’une “galaxie lointaine, très lointaine”…), précisément au premier siècle de notre ère.
Dans son Histoire Naturelle(8), il présente une vision des règles d’un niveau de cliché très rarement égalé : “Difficilement trouvera-t-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel. Une femme qui a ses règles fait agrir le vin doux par son approche, […] frappe de stérilité les céréales, de mort les greffes, […] son regard ternit le poli des miroirs, attaque l’acier et l’éclat de l’ivoire ; les abeilles meurent dans les ruches ; la rouille s’empare aussitôt de l’airain et du fer, [une femme] gâterait pour toujours des jeunes plants de vigne si elle se dénudait devant eux pendant ses périodes”. Rien que ça, et encore, j’ai dû faire des choix. Je ne sais pas quelles femmes Pline côtoyait, mais son quotidien devait être sacrément mouvementé. Pline l’Ancien étant considéré comme une des références intellectuelles majeures jusqu’à la Renaissance, on comprend pourquoi l’image de la femme n’a pas beaucoup progressé lors de l’Antiquité et du Moyen Âge.
En médecine, c’est à Hippocrate que revient la palme d’or dans le domaine de la représentation des règles. Ce dernier avait, à juste titre, observé que certaines femmes souffraient de migraines, nausées ou sautes d’humeur dans les jours précédant leurs règles, troubles qui disparaissaient aussitôt ces dernières arrivées. Dans son traité Des maladies des femmes(9), il est parvenu à la conclusion que pour être en bonne santé et expulser du corps les “humeurs mauvaises”, il était nécessaire de saigner régulièrement. Ainsi, cette observation engendra une pratique médicale aujourd’hui obsolète : la saignée, qui fut en vigueur jusqu’au XIXe siècle. Elle a aussi contribué à asseoir la légitimité de la théorie (révolue) des humeurs, selon laquelle le corps serait composé de quatre fluides, les “humeurs”, dont l’équilibre conditionne la santé : afin de ne pas avoir un excès ou un manque d’une certaine humeur, on les évacuait via les saignées. Je vous laisse imaginer le danger que pouvait représenter le fait de conseiller à un patient en mauvaise santé de se vider de son sang, en tout cas on comprend pourquoi l’espérance de vie était plus faible à leur époque.
Les clichés entourant les règles varient grandement d’une culture à l’autre, ce qui donne parfois lieu à des contradictions amusantes. Ainsi, pour Pline l’Ancien (qui était décidément remonté), concernant le sang menstruel, “les chiens qui goûtent de ce poison deviennent enragés, et leur morsure inocule un poison que rien ne peut guérir”. Par contre, selon Odile Tresch, les Grecs avaient une vision totalement opposée : dans sa thèse de doctorat(10), cette dernière nous apprend que, selon eux, le “sang menstruel guérit les morsures de chien enragé”. Messieurs les antiques, il s’agirait de se mettre d’accord… Le sang menstruel, ingrédient de toute potion magique qui se respecte, permettait aussi de soigner des maladies comme la lèpre, l’épilepsie ou les migraines, et possédait apparemment des propriétés insecticides remarquables : jusqu’au XXe siècle, les femmes angevines qui avaient leurs règles étaient envoyées courir dans les champs, car cela éliminait apparament les parasites comme les chenilles.
Allez savoir pourquoi, peut-être parce que la femme a longtemps été associée aux métiers du foyer, et donc à la cuisine, mais il existe également de nombreux clichés qui allient règles et alimentation. Vous l’avez probablement déjà entendu : une femme qui a ses règles ne pourrait pas faire une mayonnaise sans la rater. Mais, comme nous le rappelle notre cher Pline, elle ferait aussi aigrir le vin doux et gâterait les jeunes plants de vigne en s’y présentant nue (dans ce cas, pourquoi la faire courir dans les champs ?).
Selon certains spécialistes comme Alain Testart, on retrouve dans ces clichés une symbolique bien précise, que nous avons déjà évoqué : la stigmatisation des femmes par les religions. Le lien entre le vin et le christianisme à déjà été évoqué (ceci est Son sang après tout), mais il y aurait aussi une raison théologique derrière l’échec de votre mayonnaise. Toujours dans l’amazone et la cuisinière(4), Alain Testart développe la théorie selon laquelle les stéréotypes entourant les règles et les œufs ne viennent pas de nulle part : en Italien, le jaune d’œuf, “tuorlo”, est aussi appelé “il rosso”, le rouge. En Occident, les œufs étant associés à Pâques, et donc à la résurrection du Christ, il y voie un nouveau lien avec le christianisme, mais surtout avec l’interdit de “confusion des sangs” : il ne faudrait pas mélanger le sang menstruel au “rosso”, qui rappelle le sang du Christ. La prochaine fois que vos œufs refuseront de monter correctement, ne blâmez pas vos règles, blâmez plutôt la Bible.
“Comme dans les initiations de chevalerie”
Voici comment Élise Thiébaut décrit la gifle rituelle donnée à de nombreuses femmes qui ont leurs règles pour la première fois : “c’est la dernière gifle qu’on reçoit sans la rendre, comme dans les initiations de chevalerie”(1). Si cette gifle est probablement le rite de passage le plus populaire quand il s’agit des règles, c’est loin d’être le seul. En effet, dans de nombreuses cultures, les ménarches, les premières règles, sont pour une femme le moment de passage à l’âge adulte, d’où la volonté de le marquer fortement – sans mauvais jeu de mots.
Bien souvent, ces rites prennent la forme de périodes d’exil, ou au contraire de célébration. Ainsi, chez les Navajos d’Amérique du Nord, le Kinaaldá est une cérémonie pour fêter les premières règles d’une jeune fille, pouvant durer jusqu’à cinq jours, au cours de laquelle la jeune Navajo doit effectuer des rituels de course, de peinture et de lavage, et participe à la confection d’une galette de maïs, symbole de fertilité et de vitalité. Ces rituels, réalisés en compagnie de la famille et du reste de la communauté, sont considérés comme un moment de joie et de bonheur, préparant le reste de la vie. De nombreuses autres coutumes similaires existent, comme le Ritushuddhi en Inde, où la jeune fille se voit offrir des cadeaux par sa famille et ses proches, ou encore de nombreux rituels à base de danses, d’offrandes et autres moments de célébration.
Cependant, ces rites ne sont pas forcément que des moments plaisants. Fréquemment, les femmes ayant leurs premières règles sont isolées du reste de la communauté, pendant une période plus ou moins longue, et cela peut aussi valoir pour chaque femme ayant ses règles. Au Népal, une pratique appelée le Chhaupadi, interdite par la Cour Suprême Népalaise depuis 2005, mais qui persiste encore dans quelques régions du pays, consiste à isoler les femmes qui ont leur règles, et à leur interdire la plupart des activités quotidiennes, pour une durée d’une semaine, voire plus lorsqu’il s’agit des ménarches.
Dans L’Origine des manières de table(11), Claude Lévi-Strauss décrit certains exemples de rites ménarchiques chez les populations amérindiennes : “quand survenaient ses premières règles, la jeune indienne du Chaco et des régions avoisinantes était suspendue et ficelée dans un hamac pendant un temps allant […] jusqu’à deux mois chez les Chiriguano”. Les rites ménarchiques prennent généralement la forme classique des rites d’initiation, que l’on peut résumer en trois phases : séparation, marginalisation et réintégration. La première phase, dite préliminaire, est celle où le sujet va être isolé du groupe ; ensuite, lors de la phase liminaire, le rituel a lieu selon les traditions ; enfin, l’individu est réintégré à la communauté lors de la phase post-liminaire. Ces rites s’accompagnaient parfois de changements de régime : toujours dans le même ouvrage, Lévi-Strauss explique qu’une femme ayant ses règles dans les sociétés d’Amérique du Nord “ne pouvait boire ni chaud ni froid, mais seulement tiède. Tiède devait aussi être la nourriture crue”.
Il existe un autre type de rituel concernant les menstruations : ceux qui tentent d’en imiter les propriétés. Nous avons déjà évoqué le plus populaire, la circoncision, et son lien avec les règles (sang qui coule de l’organe génital, et qui devient sacré par la suite), mais il en existe de nombreux autres. L’anthropologue Ian Hogbin décrit dans son ouvrage The Island of Menstruating Men: Religion in Wogeo, New Guinea(12) (littéralement : L’île des hommes menstrués) un peuple ayant pour coutume un rituel où les hommes effectuent des incisions sur leur pénis afin d’évacuer le “sang impur”. Durant la période de cicatrisation, ils vivent reclus et sont sujets à de nombreux interdits. Le phénomène de la subincision est également une pratique répandue, en Océanie ainsi qu’en Amérique du Sud : il consiste lui aussi en une incision le long du pénis, se renouvelant régulièrement afin de purifier le corps et l’esprit. Certaines tribus aborigènes d’Australie pratiquaient également des saignements rituels rappelant les menstruations : chez les Wonkgongaru, une coutume veut que le chef de la tribu se perce l’organe génital avant de s’asseoir dans l’eau, car son sang aurait des propriétés fertilisantes, et permettrait de donner naissance à des poissons.
Cette volonté, présente chez de nombreux peuples à travers de nombreuses cultures, d’imiter les menstruations prouvent bien que, fut un temps, elles n’étaient pas taboues comme aujourd’hui. C’était un phénomène respecté, entouré d’une aura sacrée, comme les rois polynésiens, qui doivent en avoir marre que je les invoque sans cesse alors que nous ne devrions en théorie même pas parler d’eux.
Un tabou instrumentalisé
Aujourd’hui, le tabou autour des règles n’est pas sans conséquences : il est utilisé par l’industrie menstruelle, qui capitalise sur ce non-dit. Les règles ayant été établies comme impures, sales, les entreprises vendant des protections périodiques ont fondé leur marketing sur la prétendue “pureté” et “l’hygiène” de leurs services. Si les règles sont quelque chose de peu hygiénique, alors acheter leurs solutions, qualifiées de “propres”, serait un meilleur choix que les protections périodiques lavables traditionnelles : c’est en jouant de ce tabou que s’est bâtie l’industrie menstruelle. Si vous souhaitez en apprendre plus sur l’histoire de l’industrie des protections périodiques, je vous recommande le livre de Jeanne Guien intitulé Une histoire des produits menstruels(13).
Cependant, le danger de cette instrumentalisation du tabou des règles ne réside pas juste dans la décrédibilisation des linges menstruels lavables du XIXe siècle. En effet, les marques profitent du fait que les règles soient encore un sujet de conversation quasiment absent du débat public pour vendre des produits de très basse qualité à un prix coûteux. Comme c’est mal vu de parler des règles, ils capitalisent sur le fait que personne n’ira remettre en question la composition de leurs produits : beaucoup de personnes cachent encore leurs protections sous d’autres articles lorsqu’elles doivent en acheter, elles n’iront alors probablement pas prendre le temps d’en lire la composition précise. Ainsi, les tampons et serviettes de l’industrie classique contenaient, et contiennent toujours des produits hautement toxiques pour la santé de ceux qui les utilisent, et nuisibles pour l’environnement. Perturbateurs endocriniens, microplastiques, parfois même du chlore… La composition des produits menstruels classique laisse clairement à désirer, et les industriels profitent du tabou pour continuer à vendre leurs produits irrespectueux de la santé des femmes et de la planète.
Ces derniers comptent sur le fait que, du fait du tabou, personne n’osera prendre la parole en public pour dénoncer leurs actions. Comme l’explique Jeanne Guien dans une interview donnée à la Radio Télévision Suisse(14), “il n’y a pas de bonne volonté chez les industries ; tant qu’elles ne sont pas contraintes par des mouvements sociaux et des lois, elles continuent à faire leurs dégâts”. Cherchant le profit à tout prix, ces entreprises font preuve d’un fort mépris vis-à-vis des normes sanitaires et environnementales. Encore aujourd’hui, les protections périodiques ne font pas l’objet de contrôles de qualité aussi poussés que les produits de l’industrie cosmétique par exemple, et les marques peuvent donc continuer à tricher sur la composition de leurs produits. La législation à ce sujet est floue, et bien qu’il soit en théorie obligatoire d’indiquer la composition des produits menstruels, de nombreuses marques ne se plient pas à cette réglementation.
Une solution : changer les règles
Chez Marguerite & Cie, nous refusons d’être des acteurs au service de cette instrumentalisation. À toutes les échelles, et par différents moyens, nous luttons pour “changer les règles”, réduire les inégalités générées par les règles et le tabou qui les entoure. Cela passe certes par notre activité commerciale, nos distributeurs, et notre partenariat avec Natracare, seule marque du marché proposant des produits intégralement biologiques, mais également par des opérations de prévention et de sensibilisation en tout genre. En ce sens, l’article que vous êtes en train de lire en fait partie. Retracer l’histoire du tabou des règles, permet, comme disait Élise Thiébaut, de redonner “de la dignité à ce sujet en tant que tel, lui redonner sa dimension culturelle, sociétale, historique : remettre le sujet des règles comme un sujet anthropologique”, et de mieux appréhender ce phénomène. Bien souvent, un tabou crée de l’ignorance sur son sujet, et cette ignorance va à son tour alimenter le tabou : c’est un cercle vicieux.
L’histoire du tabou des règles est fondamentale pour comprendre notre monde, pas seulement parce qu’elle concerne la moitié de la population. Ce tabou est, pour certains anthropologues, à l’origine de nos civilisations ; il était au cœur des premières religions, et permet d’expliquer le fonctionnement de nos sociétés, comme la division sexuelle du travail. Sa réappropriation par les religions monothéistes a donné de nombreux rites et symboles, comme la circoncision ou l’eucharistie. Mais elle a aussi contribué à l’oppression systémique de la femme, à sa stigmatisation constante sous le patriarcat, et à la popularisation du tabou des règles dans son sens moderne. À l’origine, elles étaient entourées d’une aura mystique, presque sacrée, mais le “renversement des valeurs” opéré par les religions monothéistes, principalement le christianisme, en a fait un symbole “mortifère”, sale et impur, qu’il faudrait à tout prix dissimuler. C’est en partant de ce constat que l’industrie des protections périodiques s’est établie, profitant du tabou des règles pour vendre des produits dangereux pour la santé des femmes et de l’environnement, sans en craindre les répercussions.
Aujourd’hui, si vous voulez changer les règles, alors il faut déjà commencer par en parler. Briser ce tabou, redonner aux menstruations la place qu’elles avaient à l’origine, de phénomène naturel symbole de vie et de renouvellement, et pas d’une malédiction qui fait aigrir le vin et empêche magiquement de réussir une mayonnaise. Les règles, et surtout le tabou autour de celles-ci, génèrent encore trop d’inégalités : discriminations au travail, précarité menstruelle, stigmatisation permanente… Afin de libérer la parole et d’éveiller les consciences sur ce sujet qui n’est toujours que très peu traité, nous faisons au mieux pour faire connaître à tout le monde la véritable histoire des règles, “de celles qui les ont et de ceux qui les font”. Ensemble, brisons ce tabou.
Bibliographie
- Élise Thiébaut, Ceci est mon sang : Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, Paris, La Découverte, édition poche, 2019.
- Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Paris, Ernest Leroux, 1905-1923.
- Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Presses Universitaires de France, 1949.
- Alain Testart, L’amazone et la cuisinière : Anthropologie de la division sexuelle du travail, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Sciences humaines, 2014.
- Daniel de Coppet, « Tabou », Encyclopædia Universalis [en ligne], https://www.universalis.fr/encyclopedie/tabou/, consulté le 25 juillet 2025.
- Émile Durkheim, « Détermination du fait moral », in Sociologie et philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 1951.
- Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Paris, Gallimard, 1985.
- Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, Livre VII, chapitre XIII ; Livre XXVIII, chapitre XXI.
- Hippocrate, Des maladies des femmes, dans Œuvres complètes, Paris, Les Belles Lettres, tome XII, 4e partie, 2017.
- Odile Tresch, Rites et pratiques religieuses dans la vie intime des femmes d’après la littérature et les inscriptions grecques, Paris, École Pratique des Hautes Études, thèse de doctorat, 2001.
- Claude Lévi-Strauss, L’Origine des manières de table, Paris, Plon, 1968.
- Ian Hogbin, The Island of Menstruating Men: Religion in Wogeo, New Guinea, Long Grove (IL), Waveland Press, 1996.
- Jeanne Guien, Une histoire des produits menstruels, Quimperlé, Éditions Divergences, 2023.
- Jeanne Guien, « Une histoire des produits menstruels », interview RTS [en ligne], https://www.rts.ch/emissions/on-en-parle/2023/article/une-histoire-des-produits-menstruels-27428806.html, consulté le 29 juillet 2025.
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